SYRIZA : apprentissage ou remise en course de la gouvernance européenne ?

Dr. Filippa Chatzistavrou, Chercheuse à ELIAMEP et collaboratrice externe à l’Université d’Athènes

La victoire du parti radical de gauche SYRIZA en Grèce marque indéniablement une rupture dans le long épisode de crise que traverse l’Europe depuis 2008.

Pour les uns, il s’agit d’un basculement idéologique et politique. Pour les autres, d’une régression vers un passéisme keynésien désuet, attisant les risques géoéconomiques, voire même systémiques. L’élection grecque et la phase de négociation avec l’UE qui a suivi, a été analysée et évaluée de façon diverse selon l’affiliation ou les attentes des parties prenantes et des observateurs. Pour autant, quelles que soient les interprétations concernant l’irruption de SYRIZA dans le jeu politique européen, elles convergent au moins sur un constat commun : en tant que parti de gouvernement, à la tête d’un État-membre, aussi bien que comme mouvance socio-politique porteuse d’un idéal européen1, SYRIZA ouvre une bataille, qui en partie le dépasse. Son irruption sur la scène européenne remet en cause la rationalité économique et politique qui sous-tend l’intégration économique.

La rhétorique Syrizienne condamne en premier lieu le mode de traitement des problèmes de surendettement qui prévalent en zone euro. Une approche que l’on pourrait qualifier d’unilatérale, au sens l’idée d’une éventuelle coresponsabilité dans les dérives financières passées est totalement récusée. Tout le poids de l’ajustement est ainsi reporté sur les emprunteurs « fautifs », les contribuables des pays en crise devant endurer tout le fardeau d’un ajustement fiscal. Face à cette ligne disciplinaire et de répression économique dure, la posture de Syriza rappelle ce que d’éminents économistes répétaient en vain déjà depuis un moment … que cette tactique conduit presque toujours les emprunteurs à un moment ou un autre à la rébellion. Face au réalisme répressif de la droite et du centre européen, sans autre alternative possible dans un monde globalisé, Syriza revendique un nouveau réalisme socio-économique. Selon le « logiciel » syrizien, la redistribution constitue le principal outil de relance et la seule voie pour sortir de l’impasse de l’insolvabilité. C’est sur cette ligne que SYRIZA a bâti son discours maximaliste préélectoral, proposant notamment une restructuration partielle de la dette grecque, un réaménagement du remboursement résiduel en l’indexant sur la croissance, un infléchissement des règles budgétaires européennes, ouvrant la porte à une politique expansionniste par l’investissement public aux niveaux national et européen et le soutien à une politique monétaire expansionniste non conventionnelle.

Le premier épisode de la négociation intergouvernementale, au sein de l’Eurogroupe et du Conseil européen, a sans conteste conduit à une remise en cause de ce maximalisme initial. Mais ce repli stratégique n’augure pas forcément de la suite. Il s’agit d’une tactique habituelle dans le cadre de tous grands marchandages. Conformément aux enseignements de la théorie des jeux, la rationalité stratégique des acteurs individuels se définit en fonction des actions entreprises par les autres. C’est là que les débats interprétatifs font rage. Suite à l’accord du 24 février, jusqu’à quel point la rationalité des gouvernants grecs s’est-elle adaptée? Jusqu’à quel point les différents protagonistes sont-ils prêts à transiger ?

Car très probablement, derrière la posture rigide de la classe dirigeante européenne et américaine, concernant la question de la dette grecque, se profile un consensus caché, y compris de la part des banques concernées, pour dire qu’une révision des modalités de remboursement de la dette grecque sera inévitable économiquement – bien que réprimandable politiquement. Cette carte est probablement déjà jouée de façon discrète par les dirigeants européens, mais toujours dans l’optique d’un package deal où la Grèce doit faire profil bas : ne pas remettre en cause la rationalité du système en matière de politique et de gouvernance économique en contrepartie d’un certain réaménagement de sa dette. Cet éventuel deal politique « à somme nulle » préserverait l’essentiel aux yeux des élites européennes : sauvegarder avant tout la rationalité disciplinaire et réformiste de l’Union et réaffirmer la prééminence du système de gouvernance sur lequel elle repose ; le but ultime étant d’éviter la diffusion du relâchement disciplinaire au sein de la zone euro.

Le gouvernement SYRIZA, en position de faiblesse, a misé d’abord sur une stratégie d’européanisation du problème grec mettant en exergue sa dimension systémique. Ce faisant, il a différé l’essentiel de l’affrontement sur la partie purement techno-économique – concernant les cibles de déficit, de restructuration de la dette, de soutien à l’investissement etc. – que­stions sur lesquelles le rapport de force joue de toute façon en sa défaveur, d’autant plus que le cadre de résolution s’établit sur une base bilatérale. C’est pour cela d’ailleurs, que les gouvernants grecs ont adopté, plus ou moins consciemment, une tactique défensive, réduisant sérieusement l’espace revendicatif initial, pour s’exposer a minima, et mettant en avant deux enjeux « périphériques » moins clivant aux yeux de leurs interlocuteurs européens : d’une part, le problème de la crise humanitaire, d’autre part la contestation des modalités actuelles de gouvernance.

Le premier enjeu, formulé en ces termes, permet aux grecs de gagner une petite marge de manœuvre budgétaire2. Au nom de l’urgence, l’instauration d’un « filet social » minimum est difficilement récusable. Elle légitime un relâchement marginal de la politique budgétaire revenant sur les exigences d’excédents budgétaires primaires (hors charges d’intérêt) exigés par l’UE (3% en 2015 et 4,5% en 2016).

Le second enjeu concerne l’illégitimité partielle de la gouvernance économique et ses conséquences politiques néfastes sur les pays débiteurs comme la Grèce. Le problème d’illégitimité partielle du fonctionnement de l’Eurozone n’est pas des moindres. Il contient trois dimensions: 1/ la très faible légitimité de la gouvernance économique lorsqu’elle est exercée sur un mode indirect, via les gouvernements élus, sur la base d’un intergouvernementalisme inégal3, 2/ l’absence de légitimité démocratique directe via le Parlement européen, 3/ le déploiement des technostructures européennes sans que soient mis en place des mécanismes de contrôle et de responsabilisation de leur action. Ainsi, le gouvernement grec n’a pas hésité à contester le rôle d’interférence politique que se sont octroyés les techno-fonctionnaires de la Troïka, lesquels sont allés au-delà des tâches qui leur ont été attribués officiellement en matière d’évaluation budgétaire, par rapport à leur position dans la hiérarchie décisionnelle. Cette question est en relation directe avec les engagements bilatéraux issus des memoranda que SYRIZA, fidèle à sa posture anti-mémorandum, qualifie d’accords « toxiques ». En effet, ces engagements hors-UE, en dépit de leur statut de soft law, ont donné naissance à une législation dure ou à des réglementations nationales et ont délimité de façon très précise les réformes que les pays emprunteurs doivent adopter. A cet égard, l’accord du 24 février contient juste une « liste de réformes », mais il reste assez ambigu quant à son contenu, laissant une latitude « interprétative ». Il dégage de la sorte une vraie marge de manœuvre à la Grèce, en vue de définir ses propres politiques de réforme institutionnelle et de stabilisation économique.

En adoptant, par nécessité, une stratégie de confrontation, et en misant d’abord sur la politisation du problème grec, l’équipe gouvernementale de SYRIZA a mis l’accent sur les questions de gouvernance. Celles-ci, une fois mises sur la table, pourraient aussi transformer l’enjeu strictement économique par la suite. Si le système de coopération intergouvernementale, qui ne fonctionne sur une base bilatérale comme il aurait dû, mais en imposant des politiques d’ajustement économique aux pays les plus faibles, était remis en cause, ne serait est-ce qu’en partie, la philosophie économique générale, qui favorise l’instrumentalisation de la dette (schuld, i.e. faute) via des réformes structurelles qui conditionnent l’accès aux nouvelles tranches, pourrait en être infléchie.

Durant les prochains quatre mois, le gouvernement grec devra alors gérer une équation extrêmement délicate: continuer à miser sur la politisation du problème grec tout en s’attaquer à sa partie économique. Il s’agira alors de démontrer la capacité de la Grèce à respecter ses engagements financiers auprès de ses créanciers et d’atteindre les objectifs de stabilité macroéconomiques, tout en changeant le policy mix. A vrai dire, le gouvernement grec devra réussir l’impossible lors des prochains épisodes de négociation jusqu’à l’été 2015. Au bout du compte, l’enjeu pour SYRIZA serait de parvenir à infléchir les critères de gouvernance économique. Ceux-ci reposent en effet sur des critères budgétaires quasi-inatteignables en période de croissance zéro; ils sont mis en œuvre par des règles budgétaires renforcées mais difficilement respectables par les membres de l’Eurozone et qui reposent pour l’essentiel sur des mécanismes de contrôle et de répression. Par ce biais disciplinaire l’UE pénètre dans le champ des compétences nationales en matière fiscale, salariale et social. 

Le pari est compliqué même si, pour le moment, il bénéficie d’un important consensus de la société grecque. Le dernier sondage de cette fin de février 2015 donne à SYRIZA un soutien populaire sans précédent de l’ordre de 42,1% face au 18,3% que réunit le parti du centre-droit Nouvelle Démocratie. Et il bénéficie surtout d’une large adhésion concernant la manière dont la négociation a été menée au sein de l’Eurogroupe (68 %). Mais, il ne faut pas être dupe, la patience du corps social s’épuise dorénavant d’autant plus vite que les promesses de SYRIZA tardent à se concrétiser. Les prochaines étapes de cette grande négociation définiront si, d’un côté, l’euro et les règles de gouvernance qui le sous-tendent vont continuer à s’ériger en frein à la croissance européenne, et de l’autre, s’il y a un espace pour une vraie démocratisation de la supranationalité européenne.

1 Les supports théoriques de SYRIZA puisent dans l’eurocommunisme, la gauche radicale, réformiste, anti-capitaliste, libertaire et révolutionnaire, le socialisme de gauche, les démocrates, mais aussi le féminisme de gauche et l’écologisme radical.

2 L’idée c’est de créer un précèdent économique qui consisterait à modérer l’austérité par une réhabilitation minimale d’urgence des politiques sociales.

3 Contenu de l’asymétrie que crée le pouvoir d’influence et le poids économique de certains grands pays.

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