« Une trahison du projet européen »

Sylvain Kahn est historien et géographe, professeur et chercheur permanent au Centre d’histoire de Sciences Po.

Cet entretien a été publié à l’origine sur le site de Sciences Po le 20 juillet 2015.

Parlement Européen, séance du 8 juillet 2015 en présence d'Alexis Tsipras

Parlement Européen, séance du 8 juillet 2015 en présence d’Alexis Tsipras

Professeur et chercheur à Sciences Po, l’historien et géographe Sylvain Kahn enseigne les questions européennes et l’espace mondial. Près de 15 000 personnes ont suivi en 2015 son MOOC (cours en ligne) ”Géopolitique de l’Europe”. Dans cette interview du 15 juillet, il revient sur “l’issue” de la crise grecque et ses conséquences sur le projet européen.

Lundi dernier, après de longues heures de négociations, les dirigeants de la zone euro se sont mis d’accord pour accorder un 3ème plan d’aide à la Grèce. Que penser de la “conclusion” de ce nouvel épisode de “crise grecque” ?

Sylvain Kahn : Il y a deux analyses possibles. Certains soutiennent que cet “accord” est le fruit d’un compromis qui, en évitant un Grexit, sauve la zone euro et avec elle le projet européen. D’autres analystes – et je suis de ceux-là, y voient une trahison sans précédent du projet européen…

Pourquoi parlez-vous de “trahison” ?

S.K. : Pour moi, l’Europe telle qu’on l’a connue jusqu’à ce lundi 13 juillet repose sur une mutualisation des souverainetés. Ce qui se passe avec cet accord est différent : il entérine la prise de contrôle de la souveraineté d’un État par les 18 autres. Il s’agit d’une mise sous tutelle pure et simple. Dans d’autres contextes, en Bosnie ou au Kosovo, on appelle ça du “state building”. Sauf que dans ces cas-là, l’intervention se fait à la demande des peuples concernés.Avec cet accord, 18 membres de la zone euro forcent la Grèce à lancer des réformes extrêmement vigoureuses, avec une réduction considérable du périmètre de l’État, et une réforme de son fonctionnement.

Difficile de parler “d’accord” dans ces conditions…

S.K. : Ce soi-disant “accord” ne reflète aucun compromis, si ce n’est entre la France et l’Allemagne. On n’a cédé sur aucune demande des Grecs. Un véritable compromis aurait consisté à proposer le même plan avec une restructuration de la dette du pays, réclamée massivement par les Grecs à travers les 61% de “non’ au référendum. Ce qui vient d’être imposé à la Grèce est une humiliation : un plan de réformes drastiques sans aucune contrepartie. Même le FMI, et aujourd’hui la BCE, sont convaincus qu’il faut restructurer la dette grecque ! C’est effarant d’en arriver là. On leur fait payer d’un coût exorbitant des prêts nouveaux pour rembourser les prêts antérieurs.Tout se passe comme si certains pariaient sur la déstabilisation du gouvernement formé par Syriza. C’est une dangereuse erreur de jugement !

Quel est le danger que cet accord fait peser sur l’avenir politique de la Grèce, et de l’Europe ?

S.K. : Les Grecs ont “essayé” le centre gauche, puis le centre droit, puis la gauche radicale avec Syriza….le prochain sur la liste, c’est l’extrême droite avec Aube Dorée. Je suis surpris de l’étroitesse de vue des dirigeants européens sur ce sujet. Quoi qu’on pense de Syriza et de son référendum du 5 juillet, le message qui est envoyé là, c’est qu’on s’assoit sur l’expression et la dignité populaires, c’est à dire la démocratie, dès lors qu’il s’agit de la dette.

Comment en est-on arrivé là ?

S.K. : C’est d’abord un affrontement politique droite/gauche qui structure tout cet épisode. D’un côté, une majorité de gouvernements de centre droit, pour certains soutenus par des partis d’extrême droite. De l’autre, un gouvernement de gauche radicale, dont l’arrivée au pouvoir a considérablement crispé le camp d’en face.La deuxième ligne de front oppose les tenants de la doctrine économique ordo-libérale, dominante en Europe, aux néo-keynésiens, dont se réclame Syriza. Les premiers défendent un encadrement très strict des politiques publiques par des normes juridiques pour éviter les dérapages. Les seconds prônent une forte sollicitation contracyclique de la puissance publique.

Vous semblez voir dans ce texte du 13 juillet imposé à la Grèce un tournant dans l’histoire de l’Europe ?

S.K. : Le projet européen a construit un édifice inédit dans l’espace mondial. Politiquement, chaque État représente le même poids : on ne trouve aucun équivalent de ce principe ailleurs ! Autre principe sans précédent : la coopération encadrée par le droit, entre des membres qui se font confiance au point de mettre en œuvre des politiques décidées par une majorité d’États et non à l’unanimité dans le cadre des normes communes que sont les traités. C’est l’équilibre entre ces deux piliers qui fait de l’Union européenne une authentique démocratie d’États-nations.L’issue de ce sommet européen représente un tournant, parce que 18 membres de la zone euro ont sacrifié le principe d’égale dignité des États-membres sur l’autel du respect  rigide des normes, Au passage, ils désespèrent tout un peuple en méprisant le principe du respect de la démocratie exprimée. C’est à mon sens une faute politique très grave à l’encontre de l’histoire de l’Europe, mais aussi de son avenir.

Pour quelle raison ?

S.K. : L’équilibre entre les deux piliers est rompu. C’est donc tout l’édifice qui est menacé de ruine.Je pense qu’il était possible d’arriver à un accord, d’aider les Grecs et de sauver la zone euro, en ménageant les fondements du projet européen : égale dignité de chaque membre et mutualisation des souverainetés, respect des règles et solidarité.

Comment voyez-vous la suite des événements ?

S.K. : J’espère vraiment que l’Europe ne va pas s’enfermer dans cette position. Pour le moment, nous sommes en plein retour au XIXème siècle, avec une génération de dirigeants qui gère des politiques publiques à partir d’une vision comptable et punitive. C’est du Balzac ! Ce conseil de l’Eurozone des 12 et 13 juillet 2015 fut un hybride de conseil syndical et de conseil de discipline.Surtout, chacun défend son intérêt particulier, et fait comme si tout d’un coup les Grecs étaient seuls responsables. Alors que tout le monde savait, quand la Grèce est entrée dans l’euro, qu’il y avait des soucis sur ses comptes publics. La Grèce a rejoint l’UE en 1981. En 35 ans, l’Europe aurait eu le temps de pousser graduellement et à froid les Grecs sur la voie des réformes de l’État. Elle ne l’a pas fait : une part de la responsabilité est collective. Tout cela est confondant, et pendant ce temps-là, on n’avance pas sur d’autres problèmes bien plus graves.

Lesquels ?

S.K. : Avec l’État islamique à nos portes, le conflit avec la Russie à l’Est, le problème des migrants, sans parler du dévissage de la bourse chinoise, l’Europe doit faire face à des défis à côté desquelles la crise grecque est mineure ! Et pourtant, depuis six mois, le seul message politique affiché par la zone euro, c’est comment faire entendre raison aux Grecs. Il est vital de restructurer cette dette grecque, et de commencer à s’occuper des problèmes pour lesquels l’Europe a une vraie utilité.

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